Nouvelle carte électeur
Collectif des Organisations de la Société Civile : Entretiens avec le Pr. BABACAR GUÈYE,
« La nouvelle carte d’électeur est un gage de transparence »
COLLECTIF DES ORGANISATIONS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
Pr. BABACAR GUÈYE,
Juriste, membre du collectif des organisations de la société civile pour une participation massive aux élections, le Pr. Babacar Guèye a dirigé les travaux de la commission cellulaire pour la mise en place d’une commission électorale nationale autonome (Cena).
Il estime, dans l’entretien qu’il nous a accordé, que la nouvelle carte d’électeur numérisé peut être un gage de transparence des élections. Selon lui, le souhait de la société civile est d’aller au-delà de l’ambition de trois millions d’électeurs inscrits.
Quelle analyse faites-vous du processus électoral en cours ?
Le processus est à son premier stade, les inscriptions sur les listes électorales. La carte électorale est déjà établie, les inscriptions se déroulent normalement. S’il y avait d’autres commissions, ce serait mieux. Le ministère de l’Intérieur nous a fait savoir qu’il envisage d’augmenter le nombre des commissions pour qu’il n’y ait plus de longues files d’attente devant les bureaux d’inscriptions. De l’autre côté, la Cena se met progressivement en place. On peut peut-être regretter qu’elle n’ait pas été installée plus tôt, et qu’elle n’ait pas reçu tous les moyens nécessaires pour son fonctionnement assez tôt.
Je souhaite que les autorités mettent les bouchées doubles pour mettre la Cena dans les meilleures conditions pour accomplir son travail de supervision du processus électoral. Il ne faut pas oublier que cette Cena a beaucoup de pouvoirs. Pour les assumer, il faut qu’elle ait les moyens nécessaires.
Qu’est-ce qui ressort de la rencontre que la société civile a eue avec les membres de la Cena ?
La Cena a commencé à installer ses différents démembrements dans les régions et départements. Ce qu’on attend d’elle, c’est qu’elle se déploie un peu partout. Elle a déjà organisé la formation de ses délégués et superviseurs. Son siège n’est pas encore totalement fonctionnel. Je crois savoir que les membres n’ont pas encore tous des véhicules. Quand nous les avons rencontrés, ils étaient optimistes en ce qui concerne le déblocage de la situation. Ils nous ont donné des assurances que les choses allaient se mettre en place très rapidement.
Mais l’opposition avait menacé de ne pas travailler avec la Cena...
Nous avons rencontré l’opposition, Clarté Na leer. Ce qui en est ressorti, c’est que l’opposition, depuis que le conseil d’Etat a rendu sa décision, n’exclut plus de travailler avec la Cena pour que les élections se déroulent de la manière la plus sereine, la plus transparente possible. Je crois savoir que l’opposition envisage de travailler avec la Cena.
Vous avez mis en place le collectif des organisations de la société civile pour une participation massive aux prochaines élections. Quelles sont les actions concrètes menées sur le terrain ?
Le collectif des organisations de la société civile accompagnait le processus du début à la fin. Cette mission est un devoir pour la société civile de participer au processus électoral. Nous allons faire une sensibilisation pour une inscription massive sur les listes électorales. Pour réaliser ce projet, nous irons dans tous les départements du pays comme nous l’avions fait en 2000. Nous allons également faire sortir les électeurs pour qu’ils retirent leurs cartes d’électeurs et votent le jour des élections. Nous envisageons aussi d’observer les élections. Nous donnerons à la fin notre point de vue sur la manière dont elles se sont déroulées. Et, comme nous sommes à égale distance de tous, de l’opposition comme de la majorité, nous faisons notre travail en toute neutralité, nous avons vocation à réunir les acteurs s’ils le souhaitent, étant entendu qu’on ne peut pas faire une médiation sans l’accord des principaux acteurs. Nous souhaitons ne pas avoir à faire une médiation, mais il ne faut pas exclure la possibilité de quelques difficultés.
Que pensez-vous de l’objectif de trois millions d’électeurs fixé par les autorités ?
3 millions d’électeurs est modeste comme objectif. Nous avons une population électorale d’environ 6 millions de Sénégalais. Cet objectif manque d’ambitions. Il faut être plus ambitieux. C’est tout le sens de l’action que nous allons mener pour sensibiliser au maximum les électeurs. Nous voulons aller au-delà de trois millions d’électeurs. C’est la condition pour que nous ayons des lendemains électoraux paisibles et un pouvoir légitime, un pouvoir installé par une large majorité des Sénégalais à l’issue d’une élection marquée par une forte participation des citoyens. Le pouvoir qui sera issu des élections pourra assurer l’adhésion des populations et l’obéissance à son commandement. Une participation massive est la condition pour ancrer davantage notre démocratie et en faire une démocratie majeure.
Vous parlez de participation massive au moment où les électeurs se bousculent devant les commissions. Les moyens matériels ne risquent-ils pas d’entraver cela ?
Je pense qu’il faudrait augmenter le nombre de commissions pour arriver à l’objectif de trois millions d’électeurs. Je souhaite une multiplication des commissions aussi bien des commissions fixes que des commissions mobiles pour avoir le plus de Sénégalais à s’inscrire sur les listes électorales. C’est vrai qu’au rythme actuel, je ne suis pas certain qu’on arrive à avoir des inscriptions massives. Il faut que les autorités en soient conscientes et déploient plus de moyens pour que les électeurs s’inscrivent davantage.
Il y a des ratés. Je me suis inscrit, mais je n’ai pas encore reçu ma carte d’identité numérisée. J’espère que ce n’est que partie remise. Je souhaite que ce retard ne se multiplie pas. C’est peut-être des défaillances techniques qui le justifient.
La question du couplage des élections ne compromet-elle pas le travail des organisations de la société civile ?
L’idée du couplage des élections n’entrave pas le travail du collectif des organisations de la société civile. Nous avons étalé notre action sur 2006 et 2007. Nous prenons donc à la fois les élections législatives et la présidentielle. Le couplage ne nous empêche pas de déployer notre activité. Le collectif n’a pas donné une position sur le couplage des élections, mais les organisations qui le composent ont exprimé leur position. J’appartiens au forum civil qui s’est déjà prononcé contre le couplage. Les organisations qui sont dans le collectif souhaitent que les élections se déroulent à date normale. Nous souhaitons que le calendrier républicain soit respecté. Maintenant, je ne vais pas discuter les motifs qui sont invoqués pour motiver le couplage, mais le collectif veut que le calendrier républicain soit respecté.
Avec les lenteurs notées, pensez-vous que les élections puissent se tenir en 2006 ?
C’est ça la question. Si l’on n’arrive pas à inscrire au moins trois millions d’électeurs, la question se poserait. Le délai imparti est court. On devait, à l’heure qu’il est, commencer les inscriptions à l’intérieur du pays. Je crois que c’est après l’hivernage, à compter du mois de novembre. Je n’ai pas le sentiment qu’on ait pu arriver à inscrire deux millions d’électeurs. Et, pourquoi deux millions à Dakar, et deux millions sur les autres localités du Sénégal ? Si nous prenons les autres zones, il y a quand même plus d’un million. C’est peut-être à considérer que certains peuvent s’inscrire à Dakar et retourner dans leur village. Ceci peut, peut-être, expliquer cela.
Le nouveau dispositif mis en place exclut-il les irrégularités ?
Le risque zéro irrégularité n’existe pas. Mais si le système est bien maîtrisé, avec la mise en place des cartes d’identité numérisées avec les données bio-métriques, on peut véritablement aller vers des élections plus crédibles encore qu’auparavant. Je ne dis pas des élections transparentes à 100 %, mais vraiment acceptables. La nouvelle carte peut contribuer positivement à la transparence des élections.
Le collectif aura-t-il les moyens de suivre le processus électoral dans les régions ?
Nous allons nous déployer à compter du mois de novembre. Nous avons quelques soucis en ce qui concerne la prise en charge de notre action. Le travail de terrain commence donc à partir du mois de novembre. Nous voulons que le maximum de citoyens s’inscrivent sur les listes électorales. L’Usaid a donné son accord pour financer notre action de sensibilisation. Il ne va pas prendre en charge tout le budget que nous avons confectionné, mais une partie. Cela va nous permettre de démarrer le travail de sensibilisation pour que le Sénégal puisse arriver à des élections transparentes et apaisées.
Cela peut-il se faire sans un débat démocratique serein ?
Le système démocratique fondé sur l’élection est un système fortement conflictuel. Il repose sur le débat d’idées. Ce conflit est la concurrence dans la mesure où chacun veut gagner. Il y a un affrontement sur le terrain politique. Des débats entre les différentes formations et listes en lice. Cela ne veut pas dire que le conflit va dégénérer en affrontement physique. Le fort de toute démocratie, c’est d’avoir des élections discutées, fondées sur des débats contradictoires. J’ai le sentiment qu’il y a, au Sénégal, de plus en plus, un désintérêt pour la politique, un recul de l’engagement politique. J’ai le sentiment que beaucoup de Sénégalais s’engagent dans la politique non pas pour défendre des idéaux, mais pour satisfaire leurs propres besoins. L’engagement dans la politique est de plus en plus un engagement individuel, pour la satisfaction de ses propres intérêts que pour l’idéologie. La politique a perdu un peu de sa générosité au Sénégal. Je pense qu’il y a une sérieuse crise de la politique. Le clientélisme et la politique du ventre ont contribué à pervertir la politique.
Quelle est, à votre avis, la solution à cette situation ?
La solution sera au moment où on arrive à une moralisation de la vie politique au Sénégal. J’ai l’impression que le champ politique se résume souvent à des invectives, beaucoup d’agressions et de violences verbales. La violence physique est due au faible niveau du débat d’une partie de la classe politique et au désintérêt que les Sénégalais affichent de plus en plus à l’égard de la politique. Beaucoup de ceux qui auraient pu entrer en politique et contribuer efficacement au développement du Sénégal préfèrent se retirer et rester dans leur coin.
Il y a aura forcément une action de redressement et de moralisation. Si nous arrivons à moraliser la vie politique, à redonner à la politique son lustre d’antan, ses lettres de noblesse, on peut espérer que les générations futures puissent en tirer profit. Mais si nous continuons à faire la politique comme on le fait au Sénégal, une politique où l’on distribue de l’argent à gauche et à droite, où les gens s’engagent comme ils disent souvent pour soutenir et revenir le lendemain avec une ordonnance ou poser des problèmes de « nguenté » (baptême), les générations futures en souffriront. Les gens s’engagent souvent pour des intérêts personnels. On a privatisé en quelque sorte la politique.
La moralisation de la politique sera l’œuvre de tout le monde : l’Etat, les partis politiques, les citoyens.
J’ai le sentiment que les partis politiques ne font plus la formation, l’action de la plupart des partis politiques tourne essentiellement autour de la question électorale. La question est comment gagner les élections pour avoir des sièges.
ENTRETIEN AVEC BABACAR DIONE


