Le Quotidien.sn
Alioune TINE, Défenseur acharné des causes justes. Article par Hawa Bousso, le 23/06/05.....
LEADER DE LA RADDHO
Défenseur acharné des causes justes
Professeur de linguistique et de sémiologie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), ancien secrétaire à la Communication du Syndicat autonome de l’Enseignement supérieur (Saes),
Alioune Tine est un militant infatigable des droits humains.
Depuis 1990, il arpente les rangs de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho) dont il est devenu le secrétaire exécutif depuis 1998. Combattant chevronné des droits de l’Homme, Alioune Tine n’en demeure pas moins une personne dont la simplicité frappe. Un homme sobre mais armé d’une forte conviction :
la lutte pour la revalorisation de la dignité humaine.
Son combat d’hier se confond avec celui d’aujourd’hui :
dénoncer les inégalités sociales et plaider pour un monde humainement juste.
D’un père fonctionnaire de l’administration coloniale en service à Ziguinchor, Alioune Tine a vu le jour en 1949 dans la capitale du sud, loin de Saint-Louis, la terre de ses aïeux. Troisième d’une famille de sept ans enfants, le petit Alioune connaît une enfance quasiment heureuse. Choyé et gâté par une mère qui lui tolère presque tous ses écarts, le jeune garçon se montre caractériel pour ne pas dire turbulent. Si bien qu’à partir de la classe du Cours préparatoire (Cp), il fréquente les salles de cinéma, n’hésitant pas à faire l’école buissonnière. Il s’adonne à la chasse aux oiseaux, investit les moindres recoins de la brousse pour chercher des mangues. Qui plus est, il était impensable de «me retenir quand j’étais en colère. Je jetais des pierres partout, sur tout le monde. En fait, je devenais intraitable», avoue Alioune Tine très porté à l’époque sur les sorties nocturnes pendant lesquelles «nous faisions des feux de bois». Aussi, pour le « redresser », ses parents qui avaient regagné entre temps l’ancienne capitale du Sénégal, ne cherchent-ils pas midi à quatorze heures : ils l’envoient à Kaolack. Chez son oncle, instituteur, du nom de Mansour Bâ. Et l’ancien «trublion» de confier sur un ton nostalgique : «C’est quelqu’un qui m’a redressé, m’a permis d’avoir l’amour des études, de la lecture. Chaque fois que je commettais des bêtises, je me retrouvais dans sa bibliothèque où je devais m’asseoir pour lire par force. Ce qui, à l’époque, était une véritable persécution voire une torture, car comme j’étais gosse, je préférais plutôt m’amuser». A Kaolack donc, il ne peine pas à retrouver rapidement le droit chemin. Son façonnement new-look se fera sans grande difficulté. Pour Alioune Tine, si «cela n’a pas été difficile, c’est parce que je n’étais plus dans l’ambiance familiale où le papa et la maman étaient là avec leur pitié». Aussi, le goût des études se manifeste-t-il chez le petit Alioune qui deviendra un «bon élève jusqu’au baccalauréat. Vraiment j’avais acquis l’amour des études jusqu’à l’université». Après avoir débuté à Saint-Louis (Ci et Cp), il poursuit ses études primaires et secondaires à Kaolack. Au lycée Gaston Berger (actuel Valdiodio Ndiaye), il opte pour la série scientifique avant de bifurquer vers les études littéraires. «J’étais bon en français, anglais et philo ; à tel point que j’avais du mal à faire un choix», assure M.Tine. Il a comme camarades de promotion l’ancien Premier ministre Mamadou Lamine Loum, Sémou Pathé Guèye du Pit, El Hadji Babacar Fall, directeur de Panapress, Maguèye Kassé du département d’allemand, Abou Issa Dia du ministère des Finances, le professeur de chirurgie Mamadou Ndoye.
Séjour en France
Le bac A3 en poche, Alioune Tine s’envole pour la France et s’inscrit à la toute nouvelle université de Lyon II où il découvre la linguistique et la sémiologie. Fasciné par la rigueur scientifique de ces deux matières, il commence à faire la sémiologie de la communication et des textes. C’était juste après les événements de 68, époque où la sémiologie était très mal vue. Tout comme Barthes était sujet à controverse. Et le patron de la Raddho de rappeler : « à l’université de Lyon II, il y avait une nouvelle génération d’enseignants. C’étaient presque tous des assistants qui avaient envie de réformer l’enseignement ». C’est dans cette ambiance scientifique qu’il a été façonné à Lyon, une ville qui concentrait une forte communauté sénégalaise (des travailleurs comme des étudiants). «A une période où la vie n’était pas chère», soutient Alioune Tine. Son arrivée à Lyon, juste après 68, coïncide avec une grande révolution à la fois culturelle et littéraire, renforcée d’une forte ébullition intellectuelle. « Les gens », se remémore-t-il, « étaient sympa » et « la vie estudiantine très agréable ». Pour Alioune Tine et ses camarades étudiants, des opportunités de mêler l’utile à l’agréable s’offraient. Ne bénéficiant d’aucune bourse, Alioune Tine travaillait comme aide cuisinier et gardien de nuit pour subvenir à ses besoins. Outre une maîtrise en lettres modernes, il parvient ainsi à décrocher un doctorat en linguistique et en sémiologie des textes et de la communication. Suffisamment bardé de diplômes, il revient au bercail en 1981 et commence à enseigner au département de lettres modernes de l’université de Dakar.
Un militant touche-à-tout
C’est à Lyon que Alioune Tine va flirter avec le militantisme politique et syndical. Membre de la Fédération des étudiants africains noirs d’Afrique (Feanf) et des travailleurs sénégalais en France, il s’abreuve également aux sources idéologiques du Pai à travers son mouvement des jeunes (Mpai). Après la crise politique qui a secoué le parti de Majmout Diop, Alioune Tine va rejoindre le camp des Abdoulaye Bathily pour fonder la Ligue démocratique (Ld). Mais, en France, il se montrait trop critique par rapport aux textes du parti, à son programme. Quand « je suis revenu ici, j’ai commencé à militer dans les comités de base. Là aussi, j’étais très critique », reconnaît-il. Mais, poursuit-il :« j’ai arrêté de militer quand j’ai eu l’impression qu’il n’était pas bien accepté de critiquer. On vous collait des étiquettes de Trostkiste, d’intellectuel petit-bourgeois ». Aussi, dérangé par l’orientation stalinienne et le centralisme démocratique qui régissaient le parti des « jallarbistes », Alioune Tine prend du recul pour quitter définitivement Bathily et ses camarades. Il fait également ses adieux à la politique, incapable de supporter « cette soumission aveugle à l’Union Soviétique ». Grand lecteur de Sartre qui aura beaucoup influencé sa pratique politique, il trouve néanmoins une planque. Avec des amis (Waly Coly Faye, Pape Ibrahima Kane, Aboubacry Mbodj), il monte la Raddho. Et Alioune Tine de rappeler :« nous étions un petit groupe d’universitaires Sénégalais, Maliens, Béninois, Burundais et Mauritaniens, rassemblés autour d’une cause commune : la défense des droits humains. Notre première action, en 1988, a été d’initier une pétition pour protester contre la peine de mort en Mauritanie. Après la tentative de putsch de 1987, plusieurs condamnations à mort avaient été prononcées dans ce pays, c’était inadmissible. » Alioune Tine se souvient de ces années sombres pour le pays voisin qui l’ont jeté, lui et ses camarades, dans la lutte contre la torture et la peine capitale. « C’est ce qui nous a décidé à créer la Raddho. » La Raddho portée officiellement sur les fonts baptismaux par Amnesty International en 1990, est aujourd’hui l’organisation non gouvernementale (Ong) la plus importante du Sénégal. En attestent ses nombreuses activités dans le domaine des droits de l’Homme. Comme la médiation entreprise par Alioune Tine « pour la signature d’un pacte par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade pour la reconnaissance des résultats issus de l’élection présidentielle de 2000 ». En réponse à ceux qui résument la Raddho à sa seule personne, Alioune Tine bat en brèche pour marteler : « en ce moment, neuf membres de notre organisation sont en Guinée-Bissau dans le cadre de l’observation de l’élection présidentielle». S’agissant de la fronde notée au sein de l’Ong sise à la Sicap Amitié II, M Tine parle de divergences sur les traits spécifiques sur les droits humains. Et d’ajouter : « nous étions pour le professionnalisme : spécialiser les gens sur les droits des enfants, écrire régulièrement des rapports, gérer les fonds dans la transparence. Seulement, les autres avaient un problème de leadership ». Marié et père de cinq enfants, Alioune Tine dont le salaire a été suspendu par les autorités universitaires pour cause d’absentéisme, évoque le manque de temps. « Nous avons des obligations au plan national et international, et nous l’avons expliqué au doyen de la fac », argue cet ancien pratiquant de hand-ball et de natation.
Article Par Hawa BOUSSO,
journaliste Le Quotidien.sn Paru le Samedi 23 Juin 2005


